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Invité

Jean Baden Dubois


L’actuel Gouverneur de la BRH opte pour la modernisation du système financier haïtien à commencer par l’octroi de crédit à toute personne fiable. Dans le même temps, Jean Baden Dubois souhaite que chaque acteur du système joue sa partition pour éviter le mal imminent que constitue le ‘’De-risking’’.


Par Georges E. Allen



Pour un système financier moderne



Depuis quelques jours, on évoque dans les médias le concept de De-risking… Qu’est-ce que ce phénomène (si on peut parler ainsi) implique réellement ?

‘’Avec le phénomène de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, l’intégrité du système financier international devient essentielle d’ou la nécessité pour tous les pays de se protéger en renforçant leur arsenal juridique pour qu’il soit en conformité avec les exigences faites par les institutions internationales qui procèdent à l’évaluation du niveau de risque.

Ainsi, lors de la dernière évaluation d’Haïti il y a huit ans, le pays avait présenté des risques et une quarantaine de recommandations avaient été formulées dont celle relative au vote d’une loi sur le blanchiment des avoirs et le financement du terrorisme.

Je dois préciser que le texte voté en 2013 a été vidé de sa substance avec l’élimination de plusieurs articles cruciaux par les législateurs ; ce qui allait compliquer la tâche pour le pays.

En effet, le Groupe d’Action Financière des Caraïbes, cet organisme intergouvernemental, après avoir reçu le document des mains des autorités Haïtiennes a clairement exigé que des amendements y soient apportés.

A la dernière réunion du GAFI en 2015 , la révision de cette loi était posée comme condition sine qua non ainsi que la ratification de la loi portant sur l’organisation et le fonctionnement de l’UCREF (Unité centrale de renseignements financiers) ainsi que la modification du code pénal haïtien qui date de 1835, texte vieux de cent quatre-et-un ans qui ne tient pas compte des évolutions constatées au niveau du système financier par exemple

Dans ce contexte, le de-risking implique le retrait progressif des banques corres-pondantes qui cessent les affaires avec les banques locales si le pays ne respecte pas les exigences de conformité liées au dispositif anti-blanchiment et contre le financement du terrorisme."

A quel niveau la BRH intervient pour qu’Haïti puisse se mettre au diapason des normes internationales…?

‘’N’oubliez pas que la Banque de la République d’Haïti est investie de trois missions fondamentales ; la stabilité des prix, la stabilité du système de paiement et la stabilité du système financier et vu qu’aujourd’hui le pays risque d’être mis à l index au niveau du système financier international en raison du fait que les lois en question n’ont pas été ratifiées, la banque centrale a donc pour obligation d’intervenir.

Si Haïti est classée parmi les pays qui refusent de coopérer dans la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, cette situation va pousser les banques étrangères correspondantes à considérer les transactions avec les banques locales comme un risque-pays. En plus de ce risque-pays, les banques correspondantes peuvent aussi tenir compte des revenus générés par leurs transactions avec Haïti en comparaison des risques encourus et décider de couper leurs liens avec les banques locales. Les revenus gagnés par les banques correspondantes en Haïti varient entre 16. 000 et 80. 000 dollars par an. Donc, pourquoi prendre ce risque avec un pays qui ne respecte pas les normes prudentielles internationales alors qu’une seule amende, imposée par leur autorité de régulation, peut couter des millions de dollars à ces banques correspondantes. A titre d’exemple je peux citer BNP Paribas, le groupe bancaire français qui a été condamné par la justice américaine à payer une amende de 8,9 milliards de dollars pour avoir réalisé des opéra-tions avec des pays sous embargo.

Au niveau de l’Etat nous devons mettre notre devoir au propre pour éviter d’être écarté du système financier international tout au moins au niveau du GAFIC (Groupe d’action financière des Caraïbes). Voila ce qui explique l’implication de la BRH dans ce dossier car il faut å tout prix empêcher l’isolement d’Haïti en garantissant l’intégrité de notre système financier. Si les banques correspondantes refusent de faire affaire avec les banques haïtiennes, comment va-t-on procéder pour recevoir un transfert qui doit obligatoirement passer par une institution bancaire étrangère avant d’arriver en Haïti ? Comment allons-nous faire pour payer nos achats de l’extérieur ? Donc, Haïti doit éviter d’être comme, malheureusement, d’autres pays de la Caraïbes où actuellement du cash est transporté. Si ça devait arriver, ce serait un choc terrible comme le séisme du 12 janvier ou comme l’embargo…’’

Est-ce qu’un pays mis à l’index peut se rattraper ? Comme Belize par exemple…

‘’L’idée c’est de ne pas être frappé d’isolement financier car la réintégration des pays en règle ne va pas se passer comme une lettre à la poste. Il ne suffirait pas à ce moment-là de dire ‘’maintenant nous avons voté telle ou telle loi. C’est beaucoup plus compliqué que cela.

Pour finir avec la question du De-risking… Haïti a un deadline qui est le mois de novembre. D’ici là, nous devons cadrer notre législation aux normes prudentielles internationales. Passé ce délai, il n’y plus de chance pour Haïti ?

"En fait, le deadline est pratiquement plus tôt que ça; on n’a pas de temps à perdre nous exhortons une fois de plus nos Honorables Sénateurs et Députés à voter ces lois pour échapper à l’isolement financier international."

Quel est l’état actuel de nos réserves ?

‘’Nos réserves internationales nettes de change tournent autour des 880 millions de dollars actuellement. Ce qui est de loin un niveau supérieur à celui des six derniers mois alors que nos réserves brutes équivalent à 5.6 mois d’importations’’

Peut-on parler d’augmentation ?

‘’Oui. C’est une augmentation qui est due à un bon monitoring des dépenses au niveau de l’Etat. Et aussi, faut-il le souligner, il y a eu une bonne gestion faite par les différentes entités qui dépensent beaucoup plus en gourde et qui ont recours au dollar quand c’est vraiment indispensable…’’

Quelle politique de redressement vous envisagez pour la gourde dépréciée ?

‘’La dépréciation de la gourde, comme vous le savez, est un phénomène structurel… Nous importons beaucoup plus que nous n’exportons. Nous importons pour à peu près quatre milliards de dollars et nous exportons pour 1 milliard. De plus, les transferts se situent autour de 2 milliards de dollars. Donc, nous importons presque tout… nous ne produisons pas suffisamment et ce que nous produisons ne suffit pas à satisfaire la consommation interne. Cela dit, il faut des politiques complémentaires à la politique monétaire pour adresser de manière durable la problématique de la tendance à la dépréciation de la Gourde. Quelle est la bonne réponse pour résoudre ce problème ? Il faut que nous remettions en place nos infrastructures de production. Cela ne fait aucun sens qu’en Haïti nous soyons totalement orientés vers l’importation alors qu’autrefois, nous fabriquions nos meubles, nos confectionnions nos chaussures, nos habits…Il faut donc la relance de la production nationale, le renforcement et la modernisation du secteur agricole. Si nous produisions ce que nous consommons, la dépréciation de la monnaie locale n’aurait dérangé personne. Au contraire, ce serait une bonne chose parce que cela voudrait dire que les produits fabriqués localement seraient plus compétitifs sur le marché international. Les étrangers et aussi la diaspora seraient très intéressés à venir dépenser de l’argent en Haïti.

En attendant, nous maintenons, pour le moment, une posture monétaire restrictive et nous asséchons de manière systématique tout excédent de liquidités du système, nocif pour la stabilité de la gourde tout en prenant des initiatives pour encourager l’épargne en Gourde et diminuer la demande de dollars. Notons que depuis la mise en place, au début du deuxième trimestre, du mécanisme de « Cash management » entre le Ministère des Finances et la BRH, l’Etat arrive globalement à contenir ses dépenses dans les limites de ses ressources disponibles ; on a constaté subséquemment une meilleure gestion du financement des dépenses publiques et on aurait du aboutir à un meilleur comportement de la gourde."

Est-ce que la banque centrale ne prévoit pas l’injection de dollars sur le marché pour tenter de réduire la saignée de la gourde, comme c’était souvent le cas avec votre prédécesseur ?

‘’La banque centrale est intervenue à la fin du mois d’aout à hauteur de 10 millions 250 milles dollars...cela a porté nos injections de dollars sur la marché à plus 94 millions depuis le début de l’exercice. Voyez ! Toutefois, quand on est dans un contexte d’anticipations négatives, les interventions n’ont pas tout l’effet escompté. Aujourd’hui, il y a un véritable ralentissement des activités économiques. Pour la première fois depuis vingt ans, de grandes entreprises sont en train de renvoyer cer-tains de leurs employés. Au niveau de la banque centrale, au titre des initiatives en faveur de l épargne en Gourdes mentionnées précédemment, nous avons mis en place un produit dénommé : ‘’ Obligations de la BRH’. Ainsi, le consommateur qui détient son portefeuille en gourde peut, à partir de 50.000 gourdes, le placer dans les ‘’Obligations de la BRH’’ qui lui rapporteront 7% d’intérêt nominal en plus d’une indexation à toute dépréciation de la Gourde entre la date à laquelle les Obligations ont été achetées et la date de maturité de ces dernières. Cela dit, en plus d’être mieux rémunéré, le consommateur pourra acheter, s’il le désire, la même quantité de dollars, quel que soit le taux de dépréciation de la monnaie locale.

Nous sommes au mois de septembre, serait-il possible que l’on atteigne les 80 gourdes pour un dollar la fin de l’année ?

‘’Non ! En général, on n’aborde pas le sujet de cette manière. Vous savez, nous sommes dans un régime de change flottant certes, mais la BRH adopte des mesures de façon à garder une certaine stabilité du taux de change. Notre véritable préoccupation, c’est que les élections se réalisent tranquillement et que le processus soit bouclé au plus vite afin d’éviter les anticipations inutiles et que l’on puisse remettre les gens au travail rapidement avec la reprise des investissements. Mais vous com-prenez que la banque centrale n’a absolument aucun contrôle sur ces paramètres là. En revanche, Si vous regardez les mesures prises par rapport à l’évolution du taux de change, rien ne montre que ce niveau sera atteint pour la fin de l’année, malgré cette volatilité que nous essayons de limiter au maximum’’

Comment résoudre le problème du taux d’intérêt élevé d’Haïti par rapport à ceux d’autres pays de la région ?

‘’C’est une question intéressante ! Toutefois, je suppose que vous faites allusion non seulement au taux d’intérêt en tant que tel mais à l’ensemble des conditions monétaires en général. Il faut tout d’abord regarder les facteurs explicatifs de cette situation. Notre économie est historiquement à dominance fiscale et le crédit est souvent léthargique; ce qui induit l’existence quasi structurelle de liquidités oisives. Or, les liquidités sont sources de pression inflationniste et d’instabilité du taux de change. Il faut donc les stériliser et essayer le plus que possible d’agir sur les élements qui les alimentent, soit avec, notamment, des taux d’intérêt directeurs élevés et/ou des taux de réserves obligatoires élevés. Ce qui naturellement fait augmenter le coût des fonds prêtables.

Par exemple, les taux de réserves obligatoires sont élevés. C’est parce que nous avons dû faire entre deux choix difficiles celui qui permettait certaine stabilité macro économique en limitant les possibilités de progression de la demande globale à partir du crédit. Aujourd’hui sur chaque dollar déposé dans le système, 48 centimes sont retenues en réserves, c'est-à-dire : déposées à la Banque Centrale.

Pour chaque gourde, la réserve est de 44 centimes. Donc, la banque dans laquelle ce dollar ou cette gourde est déposé ne peut utiliser que la différence. D’où le niveau élevé du taux d’intérêt. Au lieu de choisir de revoir à la baisse les taux de réserves obligatoires, qui allait libérer plus de gourdes dans le système afin de chercher plus de dollar, au risque de faire grimper un peu plus le taux de change, la Banque Centrale a opté de préférence pour une application différenciée dans les dispositions règlementaires. On a décidé de donner des incitations au niveau des infrastructures de production. En particulier, on a exonéré de réserves obligatoires les prêts accordés au secteur agricole, on a fait sortir une circulaire sur les zones franches qui vise à réduire le prix du pied carré de construction, et bientôt sera ouverte, à travers des institutions financières, une fenêtre de refinancement pour le compte à recevoir des entreprises d’exportations.

Le même raisonnement peut être fait pour le taux sur les bons BRH à 91 jours qui constitue le taux directeur de la banque centrale, actuellement à 14%. Ce qui fait que le « pricing » se fait à partir de ce taux qui représente dans la pratique le taux de base en matière d’octroi du crédit bancaire.

Nous avons en fait un système à taux d’intérêts multiples en Haïti. Il y en a qui vont jusqu'à 20% et jusqu’à 36% pour les prêts à la consommation et de l’ordre de 5 à 6 % pour la production et les exportations. Nous espérons que, dans un avenir très proche, il sera question de taux d’intérêts de 5 ou 6 % pour l’agriculture.

Comment renforcer les relations avec les autres banques centrales de la région ?

‘’Nos relations avec les autres banques centrales sont déjà excellentes. Nous échan-geons régulièrement avec les autres Gouverneurs de la région et nous participons aux réunions régulières de la CARICOM. En ce moment, nous envisageons d’étendre nos liens avec l’Afrique. Au fait, le mois dernier, nous avons été invités d’honneur au CAUCUS africain, qui réunit les Gouverneurs des banques centrales du continent. Haïti étant pour l’instant un pays observateur de ce forum Africain, nous avons profité pour établir des contacts en matière de coopération avec la banque centrale du Bénin et du Sénégal par exemple. Nos relations avec la banque centrale européenne sont aussi très bonnes sans oublier notre homologue français avec qui nous avons un programme d’échanges très fructueux.

Lors du récent débat sur le financement des élections, certains économistes avaient suggéré au gouvernement de puiser dans les réserves de la banque centrale. Quelle incidence cela aurait eu?

Faire une telle suggestion, c’est ne pas connaitre la structure organisationnelle de la Banque Centrale. Il n’y a pas moyen de puiser dans les réserves de la BRH. Il ne s’agit pas d’une caisse physique ou l’on vient et l’on se sert. Néanmoins, il serait possible que l’Etat ait recours au financement monétaire dans les limites règlementaires pour injecter des gourdes dans le système qui seraient reconverties en dollars par l’entremise de la Banque Centrale. Ce qui n’a pas été fait bien entendu.

En termes de Perspectives ?

"Nous nous orientons vers la création de conditions favorables à une croissance soutenable. Nous voulons venir en support aux différents secteurs de production comme l’agriculture, l’industrie et les exportations. La modernisation du système financier nous tient aussi à cœur. Nous voulons un système inclusif, accessible à tous. Nous allons aussi supporter le secteur privé en contribution à l’établissement d’un mécanisme financier visant à renforcer la formation professionnelle. Nous avons besoin que nos jeunes soient intéressés aux métiers et aussi contribuer au renforcement de la classe moyenne afin de favoriser la croissance économique."

Quels sont les grands projets du nouveau conseil installé récemment ?

‘’Nous avons dans le pipeline plusieurs projets dont le Bureau de crédit, un projet-phare de la banque centrale qui va permettre aux citoyens d’avoir une histoire de crédit. Quelqu’un qui développera une histoire de crédit à travers le Bureau de crédit de la BRH et qui paie ses dettes régulièrement sera éligible au niveau de n’importe qu’elle institution financière de la place. On a aussi le PRONAP qui est le Processeur National de Paiement. Ce système permettra aux détenteurs de cartes de débit de les utiliser n’importe où dans le pays, que ce soit par exemple dans un ATM de la Sogebank ou de la Unibank . Le système se matérialisera d’ici le début de l’année prochaine. Nous mettons également le cap, de concert avec la Banque Mondiale et nos partenaires locaux, sur la Stratégie Nationale d’Inclusion Financière qui vise à mettre les services financiers à la portée des couches éloignées et non bancarisées de la population.