Stabiliser le taux de change pour contenir l’inflation : une condition nécessaire
1. Mise en contexte
Le taux de change peut être considéré comme un bien public en Haïti. Il est sans doute l’un des éléments les plus discutés dans les médias et dans le débat économique dans le pays. L’une des raisons est l’accès presque en temps réel aux informations sur le marché des changes. Du commerçant au professeur d’université, chacun peut consulter l’évolution du taux de change et produire sa propre analyse. Une deuxième justification est que le dollar agit de facto comme une monnaie d’ancrage pour plusieurs transactions. De ce fait, toute variation trop brusque du taux de change entraîne des ajustements, non seulement sur les autres prix (prix des biens et services), mais aussi sur l’activité économique.
Face à cette réalité, la Banque centrale se donne pour mission d’utiliser les instruments à sa disposition pour défendre la valeur externe de la monnaie. En effet, l’idéal pour la BRH est d’avoir un taux de change stable. La stabilité visée par la Banque ne signifie pas un taux de change fixe, mais une évolution qui n’a pas d’effets perturbateurs. C’est en effet cette stabilité qui a prévalu sur le marché des changes haïtien au cours des deux derniers exercices fiscaux 2023-2024 et 2024-2025 (BRH, Notes de politique monétaire, 2022-2024).
D’un point de vue macroéconomique, des appréciations ou des dépréciations rapides constituent des signaux défavorables pour les agents économiques. À l’inverse, des ajustements graduels et modérés sont généralement perçus comme soutenables, dans la mesure où ils laissent aux ménages, aux entreprises et aux institutions le temps nécessaire pour adapter leurs décisions financières et opérationnelles.
L’objectif pour la BRH est donc de trouver ce juste milieu, ce que les économistes qualifieraient d’équilibre stable, et d’intervenir lorsque des tensions désordonnées apparaissent, qu’elles soient à la hausse ou à la baisse.
2. Pourquoi intervenir sur le marché des changes
2.1 Un impératif légal
Le premier argument est de nature institutionnelle. La Loi de 1979 portant création de la Banque de la République d’Haïti lui confie explicitement la mission de veiller au maintien de la valeur interne et externe de la monnaie. Cette disposition fait du taux de change un indicateur central du mandat de stabilité confié à la BRH. En d’autres termes, s’intéresser au taux de change n’est pas un choix discrétionnaire. C’est une obligation légale qui découle du cadre institutionnel du pays et qui inscrit la stabilité du change au cœur de la mission de la Banque centrale.
2.2 Le taux de change, un déterminant clé de l’inflation
Au-delà du mandat légal, l’intervention sur le marché des changes répond à un impératif économique fondamental : la lutte contre l’inflation. Donc, en l’absence d’une politique prudente sur le taux de change, il peut y avoir des dérapages qui affectent directement le bien-être de la population. Le graphique présenté ci-dessus montre que le taux de change prédit une grande partie de la variation à long terme de l’inflation 1. La courbe d’inflation prédite suit de près l’inflation observée, ce qui indique que, dans une économie comme Haïti où une grande partie des biens consommés est importée, la dynamique du taux de change constitue un excellent indicateur de la trajectoire future des prix. Il est important de préciser que ce résultat ne signifie pas que le taux de change cause l’inflation. Pour établir une relation causale, il faudrait recourir à un modèle structurel ou semi-structurel. Notre modèle est purement prédictif, mais il met en lumière une intuition puissante : dans une économie fortement dépendante des importations, comme la nôtre, la stabilité du taux de change est une condition nécessaire pour contenir les pressions inflationnistes et protéger le bien-être de la population.
Graphique 1: Inflation observée et inflation prédite à partir du taux de change
1. Il s’agit d’une régression glissante visant à évaluer la portée prédictive du taux de change moyen mensuel sur le taux d’inflation. L’observation principale est que l’on peut effectivement expliquer une grande partie de la variation de l’inflation à partir du taux de change. Il est toutefois possible que ces deux variables soient influencées par un troisième facteur, comme les anticipations des agents face à l’environnement économique haïtien. Cette dimension structurelle sera approfondie dans des publications à venir de la BRH.
Cette réalité a des implications concrètes pour les ménages. Il existe souvent une confusion concernant l’impact de la dépréciation du taux de change sur les familles qui reçoivent des transferts de fonds. Plusieurs pensent qu’une hausse du taux de change leur est favorable puisque la valeur nominale de leur transfert augmente. Cette interprétation reflète une forme d’illusion monétaire. Le pouvoir d’achat réel dépend de ce que la monnaie permet d’acheter, non de sa valeur nominale. Si un ménage reçoit dix gourdes de plus en raison de la dépréciation, mais que cette dépréciation réduit la quantité de biens qu’il peut acheter au moyen de ces dix gourdes, alors il subit une perte réelle. Cela montre que la dépréciation ne profite pas durablement aux ménages et que la compréhension de la dynamique macroéconomique doit dépasser les simples montants nominaux
La stabilité du taux de change a aussi une importance majeure pour le commerce extérieur. Haïti n’est pas un acteur dominant sur les marchés mondiaux de biens et de services. Il serait donc inapproprié de laisser le taux de change fluctuer de manière excessive dans le but de soutenir quelques secteurs spécifiques, tout en acceptant une dégradation générale des conditions de vie provoquée par l’inflation. De plus, Haïti est une économie à bas salaires. Même avec un taux de change réel relativement élevé, ce qui n’est pas le cas actuellement, le pays continuerait à bénéficier d’avantages compétitifs sur les marchés où il opère. En ce sens, les arguments qui justifient une grande volatilité du taux de change ne sont ni empiriquement solides ni théoriquement fondés pour une économie de petite taille et très ouverte comme la nôtre.
2.3 Le taux de change et l’incertitude
Un des éléments les moins discutés dans le débat économique en Haïti est le rôle des anticipations des agents. Pourtant, la manière dont les ménages et les entreprises forment leurs anticipations influence directement la stabilité macroéconomique. Les politiques publiques doivent être conçues de manière à offrir un environnement prévisible et calme, afin que les décisions économiques ne soient pas dominées par la peur ou par des attentes de dépréciation future.
Lorsqu’un ménage a confiance que le taux de change restera relativement stable, il n’a aucune raison d’accumuler des liquidités en dollar. De la même manière, lorsqu’une entreprise ne s’attend pas à une forte dépréciation future, elle évite d’ajuster ses prix à la hausse de manière préventive. Ce type de réajustement anticipatif peut créer une spirale inflationniste qui n’a rien à voir avec la demande ou les coûts actuels, mais qui résulte uniquement de la peur d’une dépréciation à venir.
Cette dynamique peut dérégler tout le cycle de l’activité économique. Une hausse anticipée des prix réduit la consommation, affaiblit la demande et peut mener à une contraction de la production. Cette contraction se traduit ensuite par une augmentation du chômage, créant un cercle vicieux qui fragilise l’économie dans son ensemble. Ces phénomènes trouvent leurs sources dans ce que la macroéconomie appelle les effets de type “sunspot” 2. Il s’agit de situations où les agents, convaincus qu’une dépréciation va se produire, modifient leur comportement de manière à la provoquer réellement. Dans ce contexte, la stabilisation du taux de change ne vise pas uniquement à corriger des déséquilibres immédiats, mais également à prévenir la formation des anticipations déstabilisatrices susceptibles d’amplifier les chocs.
2. Voir le travail suivant de Roger Farmer pour une compréhension approfondie de la notion de « sunspot ».
3. Pour finir
Au vu de toute cette analyse, il convient de rappeler que la stabilité du taux de change constitue un objectif stratégique pour la BRH. Le levier le plus direct et le plus efficace demeure l’ensemble des interventions destinées à réduire les tensions sur le marché des changes (Dominguez & Frankel, 1993).
Ces interventions s’accompagnent d’un cadre réglementaire renforcé. Plusieurs circulaires ont été adoptées afin d’encadrer les transactions de change, de limiter les comportements spéculatifs et de prévenir l’accumulation injustifiée de devises par certains acteurs du système financier. L’objectif est de promouvoir un marché plus transparent et plus équilibré, conformément aux principes de stabilité financière mis en avant par la Banque des Règlements Internationaux (BIS, 2019). Par ailleurs, il existe un volet essentiel consistant à aider les agents économiques à protéger la valeur réelle de leur épargne grâce aux obligations BRH. Ces titres offrent une alternative crédible à la dollarisation des portefeuilles et contribuent à réduire les incitations à la substitution monétaire.
Il faut toutefois préciser qu’un taux de change stable ne garantit pas automatiquement la maîtrise de l’inflation. Malheureusement, l’art de la gestion macroéconomique comporte ses complexités. Une multitude d’autres variables doivent elles aussi évoluer dans un sens favorable à l’environnement économique haïtien, telles que les prix des matières premières sur le marché international, la soutenabilité de la politique fiscale ou encore la stabilité de l’environnement politique et institutionnel. En d’autres termes, la performance macroéconomique résulte d’un ensemble de facteurs dont certains sont contrôlés localement, tandis que d’autres dépendent d’événements extérieurs. Dans ce cadre contraint, l’engagement de la BRH demeure clair : mobiliser l’ensemble de ses instruments légaux, techniques et opérationnels afin de préserver la stabilité du taux de change et de défendre l’intérêt général.
Références
- Bank for International Settlements (BIS). (2019). Monetary policy frameworks in EMEs: Inflation targeting, the exchange rate and financial stability. BIS Papers No. 104.
- BRH. (2022-2024). Notes de politique monétaire.
- Dominguez, K. M. E., & Frankel, J. A. (1993). Does foreign exchange intervention matter? The portfolio effect. American Economic Review, 83(5), 1356–1369.
- Farmer, R.E.A. (2015). Global sunspots and asset prices in a monetary economy. NBER Working Paper 20831.
